dimanche 12 novembre 2017

Césures Mostaganémoises




Les blessures d’aujourd’hui sont les cicatrices de demain...

Comme il fallait s’y attendre, les élections locales sont mises à profit pour remettre au cœur de la Cité la notion de citoyenneté. Rien que de plus normal.  Une belle occasion pour faire bouger les choses. Et surtout de mobiliser à nouveau la population autour de l’intérêt commun. Pour la grande majorité silencieuse, les jeux sont fait! Et c’est là que la chose ne semble pas évidente pour tout le monde. L’observateur avertis aura noté une relative mobilisation d’une frange de la société qui était jusque-là confinée à un rôle  de simple faire valoir. Ce soudain intérêt pour la chose publique a quelque chose de réjouissant. Car il devait à mon humble avis susciter l’engouement de la population. Mais pas seulement ! Seulement voilà, les enjeux paraissent plus importants que les défis. Résultats des courses, plusieurs listes se sont formées au grès de sensibilités. Ceci s’est traduit très vite et à notre grand désappointement, par un début de déchirement de la société civile. Du moins celle qui s’exprime à travers les réseaux sociaux. Puis, ces petites querelles se sont vite transformées en joutes électorales. On serait tenté de jubiler. Voir émerger une telle vitalité, retrouver des noms de personnes des plus respectables se mêler à la foule et engager les débats est assurément le signe d’une grande vitalité que nous étions nombreux à appeler de nos vœux. Mais cette embellie démocratique s’est vite engagée dans une voie qui nous parait dangereuse. Pour les Mostaganémois de cœur, il est malheureux de voir des amitiés et des alliances anciennes, que l’on croyait vigoureuses, se déliter, s’atomiser et  plus grave encore, s’affronter en des joutes qui ne présagent rien de bon. Le constater et se taire n’est pas une bonne posture. D’abord parce qu’il s’agit pratiquement d’affaire de famille ! Le bon sens paysan exige de nous de rester à l’écart. Mais la raison nous incite à tirer la sonnette d’alarme. Libre à chacun des protagonistes de s’en inspirer ou de la rejeter d’un revers de la main, notre démarche était necessaire. C’est tellement plus facile. Et puis, certains ne se priveront pas de dire « de quoi je me mêle ? »…Oui ! de quoi je me mêle ? Contrairement à ce qui était attendu, Mostaganem c’est certes d’abord la cité des « Mostaganémois de souche » ! Mais ce raccourcis n’empêche pas ceux qui habitent cette ville -et qui sont habités par cette ville- depuis des lustres d’avoir un droit de regard. Parce que nous sommes tous logés à la même enseigne et la plupart d’entre nous, à des degrès divers, ont participé à la fois à l’essor de cette ville et de sa région mais également, parfois par fainéantise, à son déclin. C’est à ce titre qu’il nous parait urgent de dire que nous aussi avons notre mot à dire. Et contrairement à ceux qui se sont accaparés la toile pour déverser une inimitié incontrôlée, nous voulons leur rappeler que le 23 novembre, c’est Nous les anonymes et laissés-pour-compte qui allons voter. Et que vos querelles sont indignes et contre productives. Car le soir du scrutin, ce sont ces candidats qui seront appelés à siéger ensemble. Et à gérer Notre Cité ensemble. Alors de grâce oubliez vos querelles et surtout retrouvez la raison…ceux qui gèreront la cité et la wilaya sont sur ces listes de candidatures et nulles parts ailleurs.  Le mode de scrutin est à ce titre implacable. Je sais parfaitement que dans les coulisses il y a des intérêts sous-jacents. Je ne suis pas suffisamment naïf pour voir qui tire les ficelles et qui fait tout pour que demain il puisse accéder à la manne.  Mostaganem tient dans un mouchoir de poche. Personne n’est dupe, il y a encore de quoi boire et manger. Et ce sont ses râteliers bien garnis qui attirent les prédateurs. Voir des amis au dessus de tous soupçons se prêter à ce jeu de massacre est à tout le moins incongrus, voire choquant. Revenons à plus de civilités et à plus Hadaritudes, c’est bien plus convenable et surtout bien plus conforme à l’idée que je me suis toujours fait de mes amis Mostaganémois. Que cesse la haine et que les regards se tournent vers un avenir dans l’union et dans la convivialité. Transformez vos invectives en joutes citoyennes. Tous le monde y gagnera…Tigditt, le cœur battant de la cité,  vaut bien une politesse, à défaut d’une caresse !

Mostaganem le 12 novembre 2017
Aziz Mouats

samedi 4 novembre 2017

Hommage à Pierrette Meynier

Mon cher Gilbert Meynier
C'est avec une immense tristesse que j'apprends le décès de Pierrette ,votre compagne, paix à son ame. En ces instants de profonde douleur, je me souviens des ces instants passés ensemble dans le Dahra, chez les descendants de la tribu des Ouled Riah. Me reviennent ses mots prononcés avec douceur sur les migrations, face un parterre de la société civile mostaganémoise et devant un parterre d'étudiants venus de toutes parts s'abreuver à son immense savoir de la terrible condition humaine. Je me souviens également de cette escapade  réparatrice dans une ancienne cave  du Dahra, là où des crus du terroir nous furent proposés par un de mes anciens et brillants élèves en agronomie. Me reviennent aussi à l'esprit ses interminables discussions avec les jeunes candidats à la migration clandestine...Ce furent des instants de complicité feutrée dont on garde à jamais les vivifiants souvenirs. Mon Très Cher Gilbert, mes singulières prières, empruntées à une religion en devenir, vous accompagnent ainsi que votre honorable et éplorée famille. Avec ma plus profonde compassion et mon incommensurable tristesse, Aziz Mouats.



 Depuis le passage du géographe Felix Gautier, à la fin du 19ème siècle, c’est la première fois depuis les enfumades ordonnées par Bugeaud et exécutées par Pelissier – entre le 19 et le 21 juin 1845, que la grotte de Ghar El Frachih - lieu du terrible drame -, reçoit un citoyen français.

C’est également la première fois qu’un historien ose s’engouffrer dans l’étroite ouverture de la grotte où reposent, dans un indécent désordre, les restes d’hommes, de femmes et d’enfants, enchevêtrés les uns dans les autres pour l’éternité.

Après avoir parcouru le sentier à chèvres qui mène au fond de l’oued El Frachih, le groupe parmi lesquels il y avait le vieux Hammoudi, ancien travailleur émigré revenu au pays, son fils Mohammed, Ahmed le gardien du patrimoine immatériel de la région, ainsi que l’agronome Farid Ouali qui a tenu à faire ce pèlerinage sur ce lieu symbolique et douloureux de la résistance d’un peuple et de l’acharnement d’un autre. La descente à travers les bosquets de chênes Kermès rabougris par la nature du sol, n’aura pas été aisée, en raison des fortes pluies qui avaient rendu le sol glissant. Nous sommes parvenus au niveau du lit de l’oued sans aucun dégât, ce qui est une gageure. Sur les berges, accrochées aux branches de Pistachia lentiscus, les débris végétaux ramenés par le flot sont la preuve d’une crue importante.







samedi 28 octobre 2017

La Fetwa à l'étouffé d'Aboukir



Dans sa logique première, le chroniqueur d'Aboukir/ Mesra poursuit son escalade destructrice contre son peuple, sa mémoire et ses luttes. Monsieur se complait dans sa mission de destruction de l'identité indigène à travers un discours existentialiste qui fait la part belle à la civilisation occidentale - judéo chrétienne- et qui victimise sans détours les peuples ex-colonisés d'hier. Victimes à qui il fait porter la responsabilité de leur colonisabilité. ce qui suffit au chroniqueur d'Aboukir pour exiger de tous les peuples opprimés d'hier et d'aujourd'hui de cesser leurs lamentations. S'ils en sont arrivés là, c'est de leur faute. Les siècles d'esclavage et de colonialisme, les massacres, le dénis de personnalité, les rapines qui ont fait les fortunes de l'Occident, ne comptent plus dans la situation actuelle des anciennes peuplades indigènes. L'enfant terrible d'Aboukir ne met plus de gants, il est sur de son fait; il invite chacun de nous à "décloisonner sa conscience". Oui Monsieur, et  il prévient, ça sera douleureux d'affronter ce monde complexe sans la digue de l'explication coloniale. Mais le néo psychanalyste de Mesra ne dit pas comment? Enfin il le susurre, "si vous ne faites pas repentance, n'en voulez qu'à vous memes! L'occident n'y est pour rein. Voici une lecture apaisée de ce discours pas si nouveau que ça du héros d'Aboukir. Sous la plume de Charles Tsimi, un témoin attentif du monde contemporain. Diplômé en Sciences Politiques, option Relations internationales, spécialisation Francophonie et Mondialisation.

Contre-coup à Kamel Daoud, monsieur qui fait mine d'étouffer
Cette tribune fait suite à un article intitulé "Le postcolonial m'étouffe" de Kamel Daoud, publié dans le site du magazine Le point, le 24 octobre 2017. "Le discours de repentance de l'Occident est sclérosant. Il faut se libérer des explications postcoloniales et penser au-delà de la victimisation." Voilà comment l'écrivain du Point chapeaute son texte.
L'étrange saturation
Kamel Daoud s'agace. Il est vrai, en France, en Allemagne, en Angleterre, au Pays-Bas, en Espagne, au Portugal, aux USA, en Israel....bref, en Occident, le "discours de repentance" sature l'espace public. Partout en Occident, on n'entend plus que des intellectuels qui demandent, des penseurs qui déclarent que la colonisation, mais avant l'esclavage furent des grands crimes, et que par souci d'égalité voilà le chemin qu'il faudrait prendre. C'est vrai que les Présidents Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande, , et maintenant Macron, ont passé leur temps à s'agenouiller devant les présidents africains. Oui, on étouffe ...on étouffe, de cette attitude à l'UNESCO qu'ont les ex-colonisés du Sud de se déclarer sans cesse victime. On étouffe que dans les instances internationales, les accords vont essentiellement à l'avantage des pays du Sud, car ceux du Nord ont la conscience peinée de leurs actes passés.Oui, on comprend Kamel Daoud. Qui a dû remarquer, qu'en France, pendant la campagne présidentielle, la repentance était le sujet principal, primordial.  Il ose écrire "Le postcolonial m'étouffe"...tant mieux! RIP.
Hélas! Kamel Daoud étouffe d'un vieil air. Ou d'un faux air. Ou d'un faux et vieil air.
                           
  Kamel Daoud, Pascal Bruckner, Alain Mabanckou:la petite musique des chiens de garde

En 1983 (soit 23 ans après les Indépendances), le philosophe Pascal Bruckner signait son risible Le sanglot de l'homme blanc. Lui aussi s'agaçait  déjà de la repentance des sociétés occidentales, qui d'après lui, se consument par leur sentimentalisme (que ça!)  tiers-mondiste et la haine de soi (la grosse blague!). Le romancier, Alain Mabanckou, n'avait quant à lui, rien trouvé de plus stimulant, que de publier en 2012, son dérisoire  Sanglot de l'homme noir. A son tour, le plumitif africain trouve que le « noir » se plaint trop, qu’il tend à tout mettre sur le dos du pauvre « homme blanc » dont on (Pascal Bruckner) nous avait déjà déclaré qu’il ne cessait de culpabiliser. Pour ce plumitif débonnaire, la colonisation est finie, le « Noir » doit prendre son destin en main. Il doit cesser d’accuser ces valeureux européens qui travaillent dans l’intérêt de leur peuple alors que les dirigeants africains ne pensent qu’à leur ventre. En gros, on a des corrompus, territorialement et racialement bien définis (Afrique noire), d'une part; et les honnêtes, eux aussi territorialement et racialement bien connus (l'Occident blanc).
Les migrants érythréens, soudanais, nigériens ont-ils l'air de sangloter? Les femmes violées en RDC par les milices locales, peut-on dire qu'elle sanglote? Les enfants centrafricains abusés  par des éléments de l'armée française, a t-on eu l'impression qu'ils sanglotaient vraiment? La masse des jeune chômeurs dans les capitales africaines, se transforme t-elle en groupuscule xénophobe et raciste envers les ressortissants occidentaux?  J’ignore dans quel pays africain ont a eu affaire à des expéditions punitives anti-blanc, j’ignore dans quel pays africains les ex colonisés ne sont pas les bienvenus. Quel nigérien a déjà, prétextant du bon usage de leur uranium par la belle France, refusé de saluer un français? Y a t-il dans ce pays des politiciens dont le succès établi peut être mis en lien avec un discours anti-occidental? Non. Même dans l'Algérie natale de Kamel Daoud! 
Alors, qu'il s'agisse de cet étrange philosophe, de ce plumitif africain, et de cet écrivain-publicitaire du Point, on est devant un discours qui se donne des allures décomplexées, libérées, détendues, affirmatives. Or, il n’y a rien de plus recomplexé, prisonnier, superficiel, et stérile.
La vérité, il ne faut pas la chercher dans les petites phrases d'un Macron en campagne, ou d'une certaine gauche dont on a vu ,depuis Mitterand, que la repentance n'était pas inscrite au programme, et que cette forme de repentance n'est que spectacle.
Il n'y a jamais eu de repentance en Occident. Il n'y a pas, d'un côté, le "Blanc" qui se culpabilise et n'arrive plus à dormir, et le noir qui se victimise sans cesse, et crie partout où il va "c'est de votre faute". Il n'y a que des intellectuels et écrivains paresseux qui décident d'adopter ce genre de postures, soit pour critiquer, soit pour en faire une base idéologique propre.
Et si l’on s’aventure à emprunter la logique étroite de nos trois détendus, nos trois écrivains, nos trois représentants du monde tel qu'il est, je dirais même que  l'Occident n’a pas assez culpabilisé (ah non, non, pas du tout), et que les pays ex colonisés et ex civilisés devraient sangloter bien davantage, qu’ils sont au final d’une bonté incroyablement stupide, en tant qu'Etats. Mais ne nous égarons pas à suivre cette logique qui me semble foncièrement mal articulée, sans issue et qui ne permet pas une compréhension exacte et utile des choses. 
Que les gauches européennes s’illustrent dans un discours sentimentaliste, soit, mais on ne saurait dire que les politiques étrangères des puissances européennes en Afrique portent le moindre signe d’une quelconque repentance. C’est un fait. Quelle repentance faut-il y voir dans l'installation, par l'armée française, de monsieur Ouattara en Côte d'Ivoire? Quelle repentance faut-il y voir dans les accords de partenariats économique entre l'Union européennes et les pays d'Afrique, du Caraïbes et du Pacifique? 
Quelle est donc cette repentance où on ne change rien aux structures politico-économiques ayant conduit aux inégalités, aux guerres, etc? 
La repentance? Quelle imbécile pour croire à cette farce. La seule repentance politique, aujourd'hui admise, est celle qui concerne l'Etat Juif. D'où la création d’Israël, en tant qu'entité territoriale bien définie. D'où les indemnisations des victimes de la Shoah partout en Europe. D'où les nombreuses jalousies. Etc,. Et surtout qu'on ne m'accuse pas d'être antisémite, ou de vouloir lancer la concurrence victimaire. Mon propos est descriptif.
Alors, lorsque Kamel Daoud dit: "le discours de repentance de l'Occident est sclérosant", il n'a pas si tort, pour peu que l'on sache, envers qui (les Juifs), l'Occident tient son seul et vrai discours de repentance. 

Quelques extraits rigolos du texte de Kamel Daoud
"La conscience postcoloniale a fini par développer des cloisonnements de confort, des narcissismes de victime. On ne peut pas tout dire au Sud, à cause de cette orthodoxie du « tout-colon » comme explication définitive. Et notre responsabilité ? ".
Qu'est-ce qu'il appelle conscience postcoloniale ? Cloisonnements de confort? Narcissimes de victime? Tout dire au Sud? Orthodoxie du "tout-colon" ?  Puisque l'auteur essentialise la notion de Sud, je vais parler en tant que sudiste: au Cameroun, petite démocratie de rien du tout, on peut tout dire, y compris en prison. Et, non seulement tout peut se dire là-bas,mais aucun homme politique ne prospère là-bas à cause de qu'il appelle orthodoxie du tout colon. 
Comme cet homme politique camerounais, opposant, un orthodoxe 'tout-colon", pour reprendre l'indigente formule; aux élections, ce dernier n'atteint même pas 1% du suffrage, même pas 0,5%.  il n' y existe aucun opposant, en Afrique, dont la popularité s'explique par la soi disant orthodoxie du "tout-colon". 
J'ai travaillé dans une ONG française; j'étais en lien avec des sociétés civiles africaines,  lesquelles venaient se plaindre bassement à Paris de la corruption de leurs dirigeants, ces sociétés civiles étaient déjà "décloisonnées", à l'image de ce que Kamel Daoud appelle de ses vœux. 
L'orthodoxie "tout-colon" n'existe que dans sa tête et celle d'un petit nombre d'intellectuels africanistes, extrêmement insignifiants. L'opinion africaine, faut le savoir, est par exemple bien plus travaillée "positivement" par  l'élection d'un Macron que par des thèses post-coloniales.  
Au Sud, il y a, avant tout, des gens trempés dans la misère, et qui, en grande partie, n'ont même pas ce plaisir de théoriser et de penser leurs malheurs. Au Sud, il y a, avant tout, des gens qui vivent sans dignité, ni en tant que sédentaires, ni en tant que migrants.
Les cloisonnements de conforts et narcissismes de victime dont parle Kamel Daoud sont de bizarres coquetteries.  C'est même presque indécent. S'il y a des gens qui s'arc-boutent sur des injustices de l'Histoire et qui tendent à vouloir prospérer sur ces injustices, ce n'est pas tant au nom de la vague "conscience postcoloniale" (concept creux!) mais à cause de ce qu'on peut appeler la subjectivité mondiale : partout en Occident, prospèrent les partis d'extrêmes droite, les mouvements nationalistes et ou souverainistes, réactionnaires. La réaction, voilà la subjectivité qui semble dominer notre monde.   
"L'Occident est-il innocent ? Que non ! Mais nous non plus. C'est ce décloisonnement de sa conscience propre qu'il faut travailler. Il sera douloureux : on devra y affronter un monde complexe sans la digue de l'explication postcoloniale. Cela brisera des « autoblanchiments » et des dédouanements verbeux". Quel sacré penseur, ce Daoud. Voyez ça redoutable question  l'Occident est innocent ? (de quoi)....Qui l'oblige à poser une question aussi stupide? Qui a dit que le Sud était à la recherche d'un coupable, qui a dit que l'Humanité était en demande de coupable ou de victime en Afrique? .... nous non plus. Le "Nous" ici c'est qui? De quoi ce "nous" serait-il coupable?  Et puis, remarquons que, ceux qui nous expliquent souvent que ce bas-monde est complexe, eux, ne s’embarrassent jamais des solutions toutes faites.

Innocent ou même coupable, quel est l'intérêt politique, intellectuelle? Monsieur Kaoud, peut, puisque c'est son souhait oublier donc la colonisation, et regarder le monde actuel...et qu'est-ce qu'il verra au Sud? Pillages, destruction de certains Etats, ordre mondial fondamentalement injuste, inégalités absolues avec 200 individus qui possèdent autant que 3 milliards autres individus, guerres, maladies......Et pour lui, la tâche consiste à "décloisonner sa conscience"..Et il prévient, ça sera douleureux: d'affronter ce monde complexe sans la digue (quelle image) de l'explication coloniale...et pendant ce beau temps, dans sa France chérie, les bonhommes continueront de nous parler des racines de la France, et de dire à haute comment ils sont si généreux, si accueillants: la patrie des droits de l'Homme. On ne peut pas prétendre expliquer, ou vouloir comprendre ce monde...l'Histoire, et raisonner en termes d'innocent, de coupable, de victime.  C'est de la petite pensée politique ça! Pour autant, il y a des victimes du monde tel qu'il est, et les victimes, c'est le prolétariat, les pauvres, les exclus.Et pour comprendre l'origine de cette inégalité, de cette injustice ou disons pour s'en défaire...les questions du genre "L'Occident est-il innocent"? sont d'une platitude énervante. 
Le propos de Kamel Daoud est littéralement verbeux. Il parle de sous-choses, il fait diversion, moins par intention, mais surtout par que manque d'ambitions. Que peut-il, lui, espérer encore de plus? C'est lui qui est dans son cloisonnement de conforts, c'est lui qui devrait décloisonner son imperméable bonne conscience, au lieu d'exiger de quelques énervés sans incidence dans le réel,  de garder leurs nerfs, et d'oublier que la colonisation fut une étape historique dans structuration des inégalités et des injustices. 
"Le postcolonial m'agace, me fatigue, m'a trompé sur moi. Il fallait se libérer de la colonisation, il faut se libérer des explications postcoloniales exclusives. Quitte à se faire insulter au bout de chaque manifeste de cosignataires embusqués." dixit l'écrivain franco-algérien. Je rappelle que j'ai prêté une définition du concept de postcolonial, au départ scientifique, à ce Kamel Daoud, qui n'a pas cru devoir nous expliquer ce terme. 
Qui doit se libérer des explications postcoloniales exclusisves? J'ai démontré, tout à l'heure, que l'opinion africaine est très loin de faire du postcolonial une clé explicative. Quant à la petite élite africaine, immigrée, c'est parfois elle qui s'aventure sur ce terrain, par pure opportunisme et par paresse. Elle réagit ainsi, car celle-ci n'a pas eu la chance de trouver une "bonne place" comme ce Kamel Daoud. Elle se réfugie donc dans un "discours postcolonial". Et les intellectuels africains qui "réussissent" en Occident, pour la quasi totalité d'entre eux, ont toujours cette molle tendance à demander "aux africains" d'arrêter la victimisation. Ils pourraient demander aussi à l'Occident d'arrêter l'arrogance...Hélas, non! Il faut toujours exiger du plus faible, le plus plus grand sacrifice. Logique imparable des winners: on baisse les APL, on supprime l'ISF!
Il s'agace de rien notre algérien. Car, le "postcolonial", on a beau tourné la tête dans tous les sens, en France, il est absent. Et puis, Kamel qui veut passer pour l'insoumis, le rebelle, le solitaire, non mais, vaux mieux en rire....Depuis quand, ne pas faire de la colonisation la cause du sous-développement du Sud est une hérésie? Où donc? Dans quel pays? dans quel milieu intellectuel ayant pignon sur rue? Je le redis encore, je ne connais aucun pays en Afrique, où la popularité d'opposant ou un Président de la République s'explique par "le postcolonial". Même l'expert, en postcolonial, Achille Mbembe, parlant de son pays, va vous expliquer que c'est la mal gouvernance le problème de ce pays-là, et non la colonisation ou la postcolonie. Ce qui reste, tout aussi, une plaisanterie. 
Le propos de Kamel Daoud sous estime la colonisation, il fait semblant d'ignorer que la réalité coloniale structure les Etats africains modernes. En disant, "il fallait se libérer de la colonisation", l'auteur ne précise par qui  est ce"il". Tout comme il oublie un événement historique mondiale de premier ordre: la conférence de Berlin de 1884.
Je rappelle cette date, non pas pour rendre "coupable" ou "blanchir" la vielle Occident...mais pour montrer que l'entreprise d'invasion et de pillage a été méthodique et maîtrisée. Il faut avoir une lecture du monde plus générale, une lecture de la colonisation plus profonde. La colonisation est terminée, oui (admettons), le capitalisme se porte toujours très bien, et le Sud en paie le prix fort. Et il faut être un peu naïf, pour vouloir comprendre la colonisation en dehors de cette ambition historique, politico-économique que constitue le capitalisme. La domination continue...elle s'est même diversifiée.
Il faut être naïf comme Kamel Daoud, pour croire, qu'on se libère d'une colonisation tout bonnement, comme on pourrait se libérer d'un CDD ou CDI.  J'ai noté l'inutile adjectif "exclusives"  dans sa phrase il faut se libérer des explications postcoloniales. Kamel Daoud a été gentiment accueilli par la patrie des droits de l'homme, elle lui a donné une bonne place, et voilà le Kamel ne jure plus que par sa place et les valeurs de sa patrie.
Le reste du monde doit se rallier: il y a nous, la Démocratie...et il y a eux les Dictatures; il y a nous les Libertés...et il y a eux les Traditions; il y a nous les Plaisirs dont on voit aujourd'hui toute la splendeur avec Weinsteien, et il y a eux les Refoulés en djellaba; il y a nous les Laïcards, et il y a eux les Voilés islamistes-à-fort-potentiel-terroriste.....Kamel Daoud est désormais connu pour ce beau rôle, témoin fidèle du monde occidentale. Il est dans le camp du Bien.  
Mon humble opinion, sur ce penseur respecté par la France médiatique, est qu'il est à côté de la plaque, et son succès, se comprend plus aisément. Dans un monde où précisément, ce qu'on veut, c'est que les jeunes gens ne pensent plus. Qu'ils rechignent parfois, s'indignent par moment ou même toujours (ça aide!), mais surtout  qu'ils consomment et se "libèrent"...de rien, de tout.
Dans un tel monde, Kamel Daoud peut tranquillement faire mine d'écrire, de penser...et maintenant de s'étouffer. Qu'il s'étouffe donc!

lundi 4 septembre 2017

A la mémoire de François Nadiras

Un article précieux d'OlivierLe Cour Grandmaison...qui a visité le Dahra...

Bugeaud: bourreau des «indigènes» algériens et ennemi de la République

Ni statue, ni avenue ! Bugeaud ? Une insulte permanente à l’émancipation des peuples et aux Algériens en particulier, et à la République qu’il a toujours combattue et haïe. Si scandale il y a, il n’est pas dans le fait d’exiger que ses statues disparaissent et que son nom soit effacé de l’avenue parisienne qui l’honore encore, mais dans l’existence même de ces hommages toujours rendus au bâtisseur sanglant de la France coloniale et à l’ennemi de l’égalité, de la liberté et de la fraternité.

A la mémoire de François Nadiras

A droite comme gauche, certains de ceux qui prétendent défendre vaillamment les valeurs républicaines se sont émus de la proposition faite par Louis-Georges Tin, président du Conseil représentatif des associations noires (Cran), de remplacer les « statues de la honte », notamment celles de Colbert à qui l’on doit le Code noir de 1685. Celui-là même qui a organisé juridiquement la traite et l’esclavage des « nègres » jusqu’à son abolition par décret de la Convention, le 4 février 1794, presque cinq ans après la glorieuse Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (26 août 1789). Singulières lenteurs, n’est-il pas ? Passons sur les atermoiements des révolutionnaires et sur les limites de leur décision, laquelle épargne les îles Mascareignes où les Noirs ont été maintenus dans les fers. Entre la défense des intérêts des colons et l’émancipation des esclaves, la République a tranché en faveur des premiers. Immarcescibles beautés de l’universel !
Après Colbert, le général Bugeaud ? Assurément. Elevé à la dignité de maréchal de France en juillet 1843, grâce aux “exploits” militaires qu’il a réalisés en Algérie, ce dernier est l’homme de la “pacification” de ce territoire où il fut nommé gouverneur général trois ans plutôt. Nomination saluée avec enthousiasme et emphase par Victor Hugo en personne qui écrit : « c’est la civilisation qui marche sur la barbarie (…). Nous sommes les Grecs du monde », « notre mission s’accomplit.[1] » Par des moyens singuliers, pour le moins. En effet, Bugeaud est le théoricien, et le praticien, d’une guerre qui doit être qualifiée de totale puisqu’elle débouche sur l’effondrement de deux distinctions majeures, liées entre elles et constitutive des guerres réglées, comme on les nomme alors. La distinction entre civils et militaires, destinée à préserver autant que faire se peut les premiers de la violence des combats, et celle entre sanctuaire et champ de bataille, indispensable pour permettre aux populations de trouver refuge en des lieux qui doivent être épargnés par les affrontements.
Tenus pour des ennemis non conventionnels, dès lors qu’ils sont réputés soutenir ceux qui, à l’instar de l’émir Abd El-Kader, résistent aux offensives de l’armée d’Afrique commandée par Bugeaud, les « indigènes » d’Algérie, hommes, femmes et enfants désarmés, peuvent être anéantis en certaines circonstances. Plus précisément, de telles pratiques s’inscrivent dans une stratégie de la terreur destinée à refouler les « Arabes » des terres sur lesquelles ils vivent. C’est cela que les contemporains nomment pacification. Elle est jugée indispensable à la colonisation effective du territoire par des Français et des Européens qui ne pourront s’y installer durablement que si la sécurité de leur personne et de leurs biens est assurée. Pour ce faire, les militaires déportent les populations civiles, torturent ceux qui n’ont pas été tués et ravagent le pays de façon méthodique.
Autre moyen de cette politique et de cette guerre totale ? Les enfumades recommandées par Bugeaud à ses officiers en des termes qui ne laissent aucun doute sur ce qu’ils doivent faire et sur le but poursuivi : la destruction physique des « indigènes » assimilés à des animaux nuisibles qu’il faut éliminer. « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, fumez-les à outrance comme des renards », déclare le général aux officiers qui s’apprêtent à partir en mission. Saint-Arnaud, Montagnac et Pélissier, pour ne citer que ceux-là, se sont exécutés avec zèle en suivant le mode opératoire établi par leur chef. En particulier le colonel Pélissier qui, le 18 juin 1845, détruit une tribu entière – celle des Ouled Riah - dont les membres désarmés s’étaient réfugiés dans les grottes du Dahra, proches de Mostaganem. Bilan : sept cents morts, au moins.
A l’attention des esprits forts qui prétendent incarner les rigueurs de l’objectivité et de la science historique, et condamnent les anachronismes supposés de ceux qui tiennent de tels actes pour des crimes de guerre et/ou des crimes contre l’humanité, rappelons les paroles de Napoléon Joseph Ney, fils du célèbre maréchal et prince de la Moskowa. Précisons qu’ils ont été tenus dans l’ambiance feutrée de la Chambre des pairs qui, jusqu’à plus ample informé, ne fut pas le refuge de la radicalité politique sous la monarchie de Juillet. « Meurtre » commis avec « préméditation » sur « un ennemi sans défense » ; tels sont les propos de celui qui exige un démenti du gouvernement ou la condamnation des actes perpétrés et de leur auteur. Démentir ? Impossible, les faits sont établis et ils sont de notoriété publique. Désapprouver Pélissier ? Inconcevable, ce serait s’en prendre à Bugeaud en personne qui se mobilise immédiatement pour défendre son subordonné et menace de démissionner. Couvertes à Alger comme à Paris, les enfumades ont continué d’être employées et Pélissier d’être promu, y compris sous la Seconde République cependant que l’Empire le fera maréchal. Admirable carrière ! Ah que la France est généreuse pour ses brillants militaires.
Bugeaud : bourreau des « indigènes » algériens qu’il a soumis à une guerre totale, aux massacres, aux déportations, aux razzias et aux destructions parfois complètes d’oasis et de villages livrés aux flammes par ses armées ? Assurément. Ennemi de la République prêt à tout pour défendre Louis-Philippe et la monarchie de Juillet ? Pareillement. Nommé commandant des troupes de lignes et de la garde nationale aux premières heures de l’insurrection de février 1848, il déclare : « Eussé-je devant moi cinquante mille femmes et enfants, je mitraillerais. Il y aura de belles choses d’ici à demain matin.[2] » Mâles paroles prononcées par celui qui affirmait peu avant qu’il « n’avait jamais été battu » et que si on lui laissait « tirer le canon », l’ordre serait rétabli et les « factieux » vaincus.
La suite est connue. Les insurgés triomphent et le 24 février 1848, la République est proclamée. Vaincu, le maréchal ne renonce pas à combattre la « tyrannie de l’émeute » et les « novateurs barbares » qui conspirent contre « la nation française » mais il troque le sabre pour la plume, et rédige, en 1849, ce qui est sans doute l’un des premiers traités de la guerre contre-révolutionnaire en milieu urbain : De la Guerre des rues et des maisons[3]. Objectif de cet opuscule précis et circonstancié : penser à nouveaux frais, et à la lumière des dernières insurrections, la défense des villes en général et celle de Paris en particulier. Populeuse et donc dangereuse, la capitale doit être sanctuarisée et les lieux du pouvoir politique, militaire et financier protégés au plus vite. Quant à la guerre contre les ennemis intérieurs, il faut la mener sans répit pour les vaincre rapidement et éviter ainsi la propagation de l’émeute. Cela fait, des dispositions d’exception seront appliquées et « l’état de siège » proclamé afin de châtier les coupables et de tenir le reste de la population par la peur. Lumineux.
Bugeaud ? Une insulte permanente à l’émancipation des peuples et aux Algériens en particulier, et à la République qu’il a toujours combattue et haïe. Si scandale il y a, il n’est pas dans le fait d’exiger que ses statues disparaissent et que son nom soit effacé de l’avenue parisienne qui l’honore encore, mais dans l’existence même de ces hommages toujours rendus au bâtisseur sanglant de la France coloniale et à l’ennemi de l’égalité, de la liberté et de la fraternité. Responsables politiques nationaux et locaux, encore un effort. Vous voulez être fidèles au triptyque inscrit sur les bâtiments publics ? Agissez promptement pour mettre un terme à cette situation. Et dites les raisons de cette décision pour rappeler à toutes et à tous cette histoire écrite, certes, mais trop souvent tue ou délicatement euphémisée par les adeptologues du grand roman national.
  1. Le Cour Grandmaison, universitaire. Dernier ouvrage paru : L’Empire des hygiénistes. Vivre aux colonies, Fayard, 2014.


[1]. V. Hugo, Choses vues 1830-1848, Gallimard, 1997, p. 168.
[2]. V. Hugo, Choses vues, 1830-1848, op. cit. , p. 619.
[3]. Maréchal Bugeaud, La Guerre des rues et des maisons, manuscrit présenté par M. Bouyssy, Paris, J-P. Rocher, Editeur, 1997.

dimanche 20 août 2017

De Sidi Ahmed à Manhattan, le prix du sang.

 Voilà 62 ans jour pour jour que j'attends de la France coloniale un geste d'apaisement. Voilà 62 ans que je revis ainsi que mes nombreux cousins et cousines les plus sombres heures de notre existence. En ce sinistre mardi 23 aout 1955, trois jours après l'insurrection qui a ébranlé l'administration coloniale et creusé un fossé de sang entre les deux communautés, ma famille a fait l'objet d'une abjecte répression. Ses auteurs, les soldats surarmés du 1er RCP. Qui ne nous ont rien épargné. Ni les exactions, ni les violences, ni les brimades, ni le feu, ni le napalm...ce récit qui ne m'a jamais quitté est conforté par l'article d'un "Pied-Noir" de mon quartier. Il s'agit de Michel Mathiot dont le texte retrace, grâce à des documents classés secret défense et à des témoignages rigoureux et poignants, dont celui, très précieux de Roger Balestrieri, le récit de ce que furent nos insoutenables souffrances. La répression fera pas moins de 20.000 victimes algériennes. C'était le prix à payer pour que la question Algérienne soit enfin inscrite à l'ordre du jour de l'Assemblée Générale des Nations Unies...pour la première fois...

Août 55, après l’insurrection du Constantinois, la répression coloniale

samedi 15 août 2015, par nf

Soixante ans après les événements, de nouveaux témoignages et des archives inédites permettent à la recherche historique d’éclairer cette page de l’histoire de la France et de l’Algérie. Nous avions évoqué il y a quelques années le massacre de la mechta Mouats comme exemple des représailles exercées par l’armée française sur les populations civiles. Michel Mathiot, chercheur, nous livre ci-dessous de nouvelles informations sur ce drame.

Les disparus de la Prise d’eau
Le lundi 22 août un village indigène de la proche banlieue du Béni-Melek est l’objet de représailles à froid menées par une unité du 1er R.C.P. La population de la mechta Mouats était coupable d’avoir abrité, l’espace d’une nuit, les groupes d’assaillants qui avaient abordé Philippeville par l’Ouest le samedi précédent. Le journal des Marches et Opérations du 1er bataillon du 1er R.C.P. précise le déroulement de l’opération.
Avant l’aube, à 4h10, le village est encerclé de manière à interdire toute fuite. A partir de 5 heures les habitants sont expulsés de leurs maisons, rassemblés et gardés à vue à l’extérieur, les hommes sont arrêtés. Entre 08h30 et 10h15, la mechta est détruite à l’explosif puis incendiée. L’unité quitte les lieux à 12h15. Aucune arme n’a été récupérée.
Le J.M.O. ne précise pas le sort qui a été réservé aux hommes, mais une courageuse plaignante de la famille décimée déclarera en décembre 1955 que « tous les hommes ont été conduits en camion vers une destination inconnue. Ils étaient âgés de 14 à 66 ans et au nombre de vingt-et-un} ». Sa requête aux autorités est évidente : « Nous demandons simplement à être renseignés sur le sort des personnes qui ont disparu et dont nous sommes sans nouvelles [1] ».

Le témoignage d’un “Juste”
Roger Balestrieri, un fermier voisin a témoigné du malheur des habitants de la mechta Mouats :
« Je vois une fumée noire, quelque chose d’extraordinaire. Je vois mon contremaître musulman qui scrutait l’horizon, il avait une figure de mort, mais pas que lui, tout le monde ! J’ai dit “qu’est-ce que vous faites ? Il faut aller voir ce qui se passe” - “Ah non, non Roger, ne bouge pas !” J’ai pris ma voiture et suis allé à la mechta. Il était 13h30, 13h45, deux kilomètres à faire. Au bout de ce chemin, tout le long, c’était le cimetière des Mouats où ils avaient leur prophète enterré. Je suis resté à peu près cinq bonnes minutes sur place à regarder les dégâts. Je connaissais l’emplacement des habitations et à chaque emplacement je voyais que ça brûlait, ça se consumait, ça fumait ! Il y avait des odeurs qui sortaient de là, n’en parlons pas ! Je me suis dit : “C’est pas possible, ils y ont tué des hommes aussi, ils ont dû les brûler dedans ! Allez, un coup de courage, je descends jusqu’à la Prise d’eau à pied !” Je voyais les maisons éventrées, brûlées, éclatées jusqu’à la Prise d’eau en bas. Et je n’avais encore vu personne. Je vois alors sortir d’un bosquet cinq enfants et quatre femmes. C’était quelque chose. Il n’y a pas de mots… On leur avait enlevé leur mari, leur maison, leur vie, leur situation. Pour eux, c’était la fin. On leur avait enlevé leurs aînés. Qu’est-ce que j’allais dire à ces visages défigurés, à ces cœurs meurtris ? J’avais même pas de souffle pour pouvoir leur répondre. “Si tu veux vraiment nous rendre service, porte-nous deux gargoulettes d’eau avec un quart, et tu portes un peu de lait pour les enfants, parce que les femmes qui donnent n’ont pas de lait.” S’il y en avait une qui se mettait à se plaindre, les autres disaient “nous sommes obligées d’assumer”. Les petits enfants qui n’avaient pas de lait, je les ai entendus de loin, pendant qu’on me racontait cette histoire. – “Apporte-nous des cuillères pour donner le lait à la cuillère. Tu mets de l’eau dans le lait pour que le lait ne soit pas trop fort, parce que le lait de vache pour les enfants c’est la diarrhée. Fais-nous le chauffer parce qu’on n’a rien du tout. Si tu as quelque chose à manger pour tous les enfants apporte le. Quant à nous on verra, le Bon Dieu y pensera.” »

« J’ai repris le chemin du retour. J’avais les larmes aux yeux. Ce n’était pas bien. Non seulement elles avaient perdu l’espoir de revoir leur mari, l’espoir de toute leur vie de travail, de leurs biens, mais elles avaient perdu l’espoir de leur avenir. Je suis arrivé à la maison. J’ai commandé à deux de mes ouvriers d’aller chercher des gargoulettes. “Remplissez-les d’eau propre, et je veux un quart pour qu’ils puissent boire”. Et j’ai demandé à Germaine qu’elle me prépare un peu de lait. Elle m’a trouvé deux vieux biberons. J’ai pris trois ou quatre cuillères et deux litres de lait. Il me restait pour les ouvriers vingt-trois pains. Je les ai mis dans un sac de jute et j’ai jeté tout ça dans la voiture. Toutes ces femmes sont arrivées vers moi. En l’espace de 10 minutes les gargoulettes étaient vides. Et je suis resté un moment à les voir leur donner la tétée avec la cuillère, donner un morceau de pain à chaque gamin, parce qu’il y avait quarante-cinq gamins. Mais pendant mon trajet de retour je me suis dit : “Qu’est-ce que je vais faire de ces femmes ? Quelles responsabilités je vais prendre ?” Et puis j’ai dit : “A la volonté de Dieu, on verra bien ce qui arrivera”. J’ai réuni cinq ou six enfants les plus âgés, j’ai réuni six femmes, les plus âgées, je les ai emmenés à l’écart et je leur ai dit : “Je vais essayer de vous héberger dans une grange à fourrage”. Mais comme c’était l’été on n’avait pas encore rentré le fourrage. “Vous viendrez à la maison, je ferai tout pour vous défendre, mais je ne sais pas ce qui m’attend !”. Elles voulaient toutes me sauter dessus pour m’embrasser. Il a fallu que je me débatte pour ne pas voir tous ces visages ensanglantés, parce que les femmes musulmanes, quand elles sont dans le désespoir, s’arrachent la figure. J’ai entendu tous les pleurs, les malheurs de la création. “Je vous défends de venir avant la tombée de la nuit car je ne veux pas avoir d’ennui, ni avec l’administration, ni avec les voisins, ni avec personne.” Parce que je savais que parmi les voisins, même ceux qui étaient venus chez nous, il y avait des gens favorables au coupe-coupe [2]. Donc j’étais obligé d’être discret. J’ai dit aux ouvriers “mettez de la paille fine et de la paille neuve, après avoir balayé”. »

L’agriculteur et le sous-préfet
Par la suite Roger Balestrieri interviendra auprès du maire et du sous-préfet pour obtenir des conditions décentes de logement.
« Ils ne sont pas restés dans la grange longtemps, à peu près trois mois, et après, par l’intermédiaire de la mairie, j’ai eu trois baraques en préfabriqué que j’ai fait construire dans ma propriété, sous les sapins, pour que les femmes et les enfants soient à l’ombre en été. Trois grandes baraques. Elles sont restées huit ans, jusqu’à mon départ en 1963. [3] »
Avec son épouse Germaine, Roger Balestrieri veillera aussi à assurer l’instruction de ces enfants, privés de leurs pères et de leurs oncles [4]. Ils seront les seuls Européens a oser défendre les Mouats auprès des autorités locales :
« Quand je suis allé voir le sous-préfet, poursuit Roger Balestrieri. J’ai levé les bras en l’air et je lui ai dit : “Vous êtes en train de faire un malheur. Vous êtes en train de créer des millions de fellaghas en ce moment”. Il m’a regardé parce que j’avais dit ça avec autorité et peut-être même avec colère. Je n’y suis pas allé de main morte ! »

Impressionné par le courage et l’insistance de son interlocuteur, le sous-préfet a diligenté une enquête de manière à répondre aussi au préfet qui avait été saisi par la famille Mouats. Résigné, le sous-préfet André Nicoulaud reconnaît dans sa conclusion : « Il ne me paraît pas possible de faire actuellement une réponse honnête aux familles qui sont dans le cas de la famille Mouats, et qui ont été victimes des exécutions sommaires qui, à Philippeville comme en certains autres lieux, ont suivi immédiatement les événements du 20 août [5] ».
L’enquête est restée secrète, la tragédie n’a pas été reconnue par les autorités civiles coloniales. Le destin des vingt-et-un hommes disparus ce jour-là n’a pas été révélé à la famille.
Mais sur proposition d’André Nicoulaud le préfet de Constantine autorisait le 29 décembre 1955 le sous-préfet à prélever une somme sur des fonds spéciaux et à verser cette aide à la famille Mouats.
La question des responsabilités
La mechta Mouats, comme d’autres villages du Constantinois, a subi de terribles représailles. Qui en sont les responsables ? Les ordres donnés par les autorités coloniales sont attestés par une enquête, menée peu après les événements par le ministère de l’Intérieur. Selon cette enquête officielle dont les résultats n’ont pas été communiqués, ils ont été donnés verbalement, le dimanche 21 août 1955, depuis le P.C. de crise du Constantinois, par le Gouverneur général Jacques Soustelle : « Il faut absolument procéder à des fusillades, cent, cent cinquante … ». « Je vous donne l’ordre d’exécuter. » Au cours de cette même enquête des chefs militaires reconnaissaient avoir eu « l’impression qu’ils obéissaient moins aux ordres du Gouverneur général qu’à [un] homme encore sous le coup des émotions violentes qu’il venait de subir.
 [6] »
De toute manière les ordres du gouverneur ont été largement dépassés, par les autorités militaires qui ont conduit la répression comme par les soldats qui l’ont effectuée.
Aujourd’hui, les langues ont encore du mal à se délier. Les témoins qui restent, les autorités politiques, aussi, manquent de courage. Malgré ce qu’ils savent, malgré les avancées de la recherche historique, ils tardent à reconnaître les responsabilités de la France. Cette reconnaissance est pourtant nécessaire pour faciliter le vivre ensemble des descendants de toutes les victimes.


Michel Mathiot

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Le Mausolée de Sidi Ahmed, là où fut lancé l'appel au Jihad.
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[1Archives françaises de la Défense.
[2La propriété de Roger Balestrieri, située sur une crête, domine les environs. Au moment de l’attaque du 20 août, les agriculteurs voisins et leurs familles s’y étaient réfugiés en bloc.
[3Souvenirs inédits aimablement communiqués par Jean-Philippe Balestrieri et sa mère Germaine.
[4Voir aussi « Aziz Mouats, Beni-Melek, une blessure coloniale », L.D.H. Toulon, 21 août 2012. Aziz Mouats a également perpétué la mémoire de cette action humanitaire dans le film de Jean-Pierre Lledo, Algérie, Histoires à ne pas dire.
[5Archives de la préfecture de Constantine.
[6Enquête du ministère français de l’Intérieur.
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A PROPOS DU 20 AOUT 1955
« …Le représentant de Soustelle à Paris, Guy Calvet, dit à un diplomate américain* le mois suivant (septembre 55) que les pieds noirs et l’armée n’avaient pas désarmés : « Quand un incident quelconque survient contre un citoyen français, l’armée va effectuer un nettoyage, tuant des centaines d’Arabes à droite et à gauche. Contrairement à ce qu’on rapporté les journaux français, Calvet dit qu’à ce jour (début septembre 55), plus de 20.000 Arabes ont été tués au cours du mois dernier par les Français».
* : Boyd à Murphy, 22 septembre 1955, USNA, RG 59, Central Decimal Files,751S.00. 
Référence : « L’arme secrète du FLN, comment de Gaulle a perdu la guerre d’Algérie » par Matthew Connelly. 2012, Media-Plus édition, Constantine, 508 pages.
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Mehdi Benbarka,  dans un article « Le 20 août dans l’histoire du Maghreb »:
« …cette action d’envergure devait avoir un triple but pleinement atteint. Sur le plan local pour la première fois, la démonstration était donnée que l’insécurité totale pouvait être installée dans des régions aussi vastes que celle comprise dans le triangle Constantine-Djidjelli-Philippeville. La répression féroce qui suivit alors (...) fut impuissante à « pacifier » le terrain (...) le caractère insurrectionnel de l’action engagée sous le commandement de Zirout Youcef déconcerte l’ennemi et réduit à néant (...) tous les plans de réforme de l’époque.
Référence : El Moudhahid, n° 49, 31 août 1959, réédition de Belgrade, t. 2, pp. 425-426.
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Abdelmadjid Merdaci 
«… le cap difficile que traverse alors l’insurrection et enregistre à son actif l’intégration au sein du FLN de Abane Ramdane en janvier, son envoi à Alger par Krim (…) et le travail remarquable des représentants du FLN à la conférence de Bandoeng en avril 1955. C’est la connaissance lucide de cette situation qui a conduit Zighoud Youcef (…) à se livrer à une manière d’introspection et prendre la mesure des responsabilités qui étaient les siennes. 
Né orphelin en 1921, grandi dans une réelle précarité, Zighoud Youcef a d’abord été un élève attentif de l’école coranique du village avant de rejoindre l’école publique française où il décroche son certificat d’études (…) Aucun responsable du FLN, à l’exception peut-être de Boussouf, n’aura suscité la fascination qu’inspirait Zighoud à ses compagnons et à tous ceux qui avaient pu croiser son chemin.
 « J’ai toujours appréhendé ce jour où le destin de la Révolution reposerait sur mes épaules », affirmait Si Ahmed, qui détaille la nature et les objectifs stratégiques de l’opération : la relance de la lutte armée, la mobilisation des Algériens autour du FLN/ALN. Sur un autre plan, l’offensive conduite par Zighoud visait aussi à desserrer la pression sur la zone 1 des Aurès. Plus de 34 agglomérations seront ainsi ciblées (…) ce samedi 20 août à midi.
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Trois colonnes à l’assaut de Philippeville
 Né à Stora en 1909, Lyazid est âgé de 30 ans lorsqu’éclate la seconde guerre mondiale. (…) il est mobilisé et part faire la campagne de Tunisie. Lorsqu’éclate la guerre d’Indochine, il est de nouveau mobilisé ainsi que son jeune frère cadet Saad. Dans le Sud Est asiatique, il fait connaissance avec la guerre révolutionnaire pratiquée par le Viêt-Cong. Il fait parties des premiers éléments qui participent en juin et juillet 1955 aux préparatifs de l’insurrection du 20aout 1955 lors du conclave de Zamane, présidé par Ziroud Youcef ; il est désigné pour diriger la colonne de combattants chargée d’investir la ville de Philippeville par le Montplaisant. Le jour de l’insurrection, lorsque le Muezzin appelle au Djihad à partir du mausolée de Sidi Ahmed, Lyazid Mouats à la tête de ses combattants contourne la muraille et déballe sur le quartier du Montplaisant puis rentre en ville.
L’autre colonne, conduite par Chekkat, est la seule qui prend le départ à partir du mausolée de Sidi Ahmed et rentre par la porte des Aurès en passant par les 4 Routes et s’attaque à la gendarmerie. Une troisième colonne menée par Mahmoud Daïboun rejoint le centre ville par la porte de Constantine. Selon le témoignage de Mahmoud Daïboun, ils n’étaient que 5 Moudjahidines armés a avoir a rassemblé les ouvriers agricoles qui travaillaient dans les fermes des colons de la plaine. Prenant le départ des Carrières romaines, ils se dirigèrent vers Philippeville qu’ils investissent par Bab Ksentina…qui est gardée par l’’armée française stationnée dans l’imposante caserne Mangin.
 Selon Mahmoud Daïboun, de nombreux Moudjahidines armés avaient été infiltrés la veille dans la ville. C’est pourquoi, durant tout l’après midi, des accrochages opposeront l’armée et les milices aux nombreux Moudjahidines retranchés dans des immeubles et des cafés.
  






Lors du tournage du documentaire de JP Lledo "Algérie, histoires à ne pas dire" 2007.  
De gauche à droite: Hacène, Zouaoui, Messaoud, Hamoudi, Kamel et Mohamed Mouats....tous rescapés de la répression coloniale.